victimes attentat

(mardi 19 août 2003)

Lockerbie : l'ONU au bord de la crise


La France menace d'opposer son veto à un projet de résolution britannique visant à lever les sanctions qui pèsent contre la Libye. Pour les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, cette levée des sanctions ouvre la porte au dédommagement des familles des victimes de l'attentat de Lockerbie qui pourraient recevoir chacune 10 millions de dollars. La France exige des compensations similaires pour les victimes de l'attentat contre le DC-10 d'UTA, en 1989.


New-York (Nations unies), de notre correspondant.

Pour la seconde fois en six mois, l'affaire risque de tourner au duel transatlantique. Au Conseil de sécurité hier, la France a menacé en des termes à peine voilés d'utiliser son droit de veto contre une résolution qui venait d'être déposée par la Grande-Bretagne, avec la bénédiction des Etats-Unis, dans le but de lever les sanctions internationales qui pèsent contre la Libye. Paris affirme cette fois défendre le principe d'équité pour les familles des victimes de deux attentats commandités par des officiels Libyens à la fin des années 80 : celui de Lockerbie, en Ecosse, en 1988 qui a fait 270 victimes majoritairement américaines et britanniques, et celui contre le DC-10 d'UTA, l'année suivante, dans lequel 170 personnes ont péri. Au terme d'un accord conclu la semaine dernière, les familles de Lockerbie se sont vues promettre près de 10 millions de dollars chacune de dédommagement. Pour le vol UTA, les familles ont obtenu entre 3 000 et 30 000 euros de compensation par victime, par un arrêt de la Cour d'assises de Paris, rendu en 1999.

«Si on devait nous forcer à la crise, personne ne doit douter de la détermination des autorités françaises», a déclaré à RFI le représentant adjoint de la France à l'ONU, Michel Duclos, à la sortie du Conseil de sécurité. «Nous ne défendons pas dans cette affaire un intérêt national, nous défendons l'idée qu'il ne doit pas y avoir de discriminations dans les indemnisations pour les victimes du terrorisme», a-t-il poursuivi. Parmi les victimes de l'attentat contre le DC-10 d'UTA, on dénombre notamment 54 Français, 48 Congolais, 25 Tchadiens, 10 Italiens, 8 Américains, 5 Camerounais et 4 Britanniques.

L'accord conclu entre Washington, Londres et Tripoli prévoyait, outre les paiements, que la Libye reconnaisse formellement sa responsabilité dans l'attentat de Lockerbie. C'est désormais chose faite dans une lettre adressée au Conseil de sécurité vendredi dernier. En échange, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne doivent faire lever les sanctions (embargo sur les armes, sur certains équipements pétroliers et embargo aérien) qui pèsent sur la Libye depuis 1992. Ces sanctions avaient été suspendues en 1999, lorsque la Libye a livré deux suspects de l'attentat de Lockerbie. Elles ne sont donc aujourd'hui que symboliques, mais Tripoli veut s'en débarrasser pour réintégrer le concert des nations. La Libye a donc conditionné le versement de la première tranche de 4 millions de dollars par famille de victime de l'attentat de Lockerbie à la levée de ces sanctions. C'est pourquoi la Grande-Bretagne ne veut plus attendre et a déposé hier au Conseil de sécurité un projet de résolution levant définitivement ces sanctions, dans l'espoir qu'il soit adopté avant la fin de la semaine.

Les ambiguïtés de la position américaine

Pour l'instant, la France menace d'user de son droit de veto, pour forcer la Libye à reconsidérer à la hausse les dédommagements pour le DC-10 d'UTA. Dans cet esprit, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a tenté ces derniers jours de convaincre Américains et Britanniques de lui accorder du temps. Sans succès. Londres et Washington considèrent que Paris a laissé passer sa chance de négocier en acceptant la décision de la justice française qui allouait des sommes jugées «insultantes» par les familles des victimes. Tout en souhaitant bonne chance aux proches des victimes du DC-10 d'UTA, les deux pays veulent refermer le dossier, et reprendre des relations diplomatiques plus amicales avec la Libye. Parallèlement, les autorités françaises ont lancé des négociations de la dernière chance avec Tripoli. En public, les officiels libyens semblent inflexibles et accusent la France de «chantage» et «d'extorsion». Mais en privé, les diplomates français assurent qu'un accord est peut-être proche.

Les autres pays du Conseil de sécurité soutiendront-ils la France ? Difficile à dire. Beaucoup sont très critiques de l'intervention tricolore, trop tardive sur ce dossier. Mais les diplomates français exploitent les faiblesses du camp adverse. Ils avancent un argument de bon sens : pourquoi la vie d'une victime américaine ou britannique vaudrait-elle plus que celle d'une victime française ou congolaise ? Pourquoi se précipiter soudainement après toutes ces années ? Paris souligne aussi les ambiguïtés de la position américaine. Washington pousse en coulisse le Conseil de sécurité à lever les sanctions contre la Libye. Mais en cas de vote, les Etats-Unis s'abstiendraient probablement, et refuseraient surtout de lever leurs sanctions nationales contre la Libye, au prétexte que le régime de Tripoli reste dangereux.

De leur côté, les familles des victimes sont partagées. Certaines, y compris du côté américain, s'indignent que le colonel Kadhafi puisse aussi facilement s'acheter une nouvelle virginité. Comme pour apporter de l'eau à leur moulin, le chef de la diplomatie libyenne, Abdel Rahman Chalgham, a admis hier, sur la chaîne de télévision Al-Jazira que «du point de vue libyen, il ne s'agit pas de compensations mais d'un achat de la levée des sanctions». «La position française est inacceptable, a-t-il ajouté. Ce dossier a été clos et la France a envoyé une lettre à l'ONU assurant qu'elle n'avait plus de demandes». «Je suis contre la levée des sanctions tant qu'il n'y aura pas eu d'accord sur le vol UTA 772, mais un veto français serait la pire des solutions», a pour sa part déclaré à l'AFP Guillaume Denoix de Saint-Marc, porte-parole d'un collectif de 97 familles de l'attentat contre le DC-10 d'UTA. Il craint qu'un tel veto ne vienne contrecarrer les négociations qu'il mène directement avec la Libye pour obtenir de meilleurs dédommagements.

Dans tous les cas, si la Grande-Bretagne refuse d'accorder du temps à la France, Paris risque d'être en fin de semaine confronté à un choix difficile : utiliser son droit de veto, le premier depuis 1989, au risque d'ouvrir une nouvelle crise majeure avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à un moment où les séquelles de la crise irakienne commençaient à peine à cicatriser. Ou ne pas utiliser le droit de veto, au risque d'être accusé de bluff et de plier face à la superpuissance.

Ecouter également : Aladji Mahamat, le témoignage du frère d'une victime, au micro d'hélène Naah.

Philippe BOLOPION
Article publié le 19/08/2003

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