victimes attentat

(vendredi 16 janvier 2004)

Le poker libyen


L'accord franco-libyen sur le DC-10 d'UTA n'est rien en comparaison des pressions américaines pour s'implanter dans le pays. Révélations.

Jean Guisnel

Certes, la Libye a fini par signer le 9 janvier l'accord de dédommagement réclamé par les familles des victimes de l'attentat du DC-10 d'UTA après avoir renoncé officiellement, quelques semaines auparavant, à son programme d'armes de destruction massive (ADM). Mais le succès français ne doit pas masquer une évidence : les Américains gardent la maîtrise du jeu. Car le ralliement libyen aux exigences internationales sur les ADM n'est que la partie émergée de l'iceberg. Cette renonciation est associée à d'autres accords secrets avec les administrations américaine et britannique.

De sources concordantes, Le Point a appris que les négociations secrètes sur les ADM ont été conduites dès la mi- octobre 2003 par une délégation américaine qui avait à sa tête le secrétaire d'Etat adjoint pour les Affaires moyen-orientales, William Burns. La question des armements interdits n'y aurait été abordée que très rapidement, les Américains exigeant des Libyens plusieurs autres conditions. La première concerne le rappel et le remplacement de 46 ambassadeurs libyens en poste dans le monde. La seconde, le renvoi de l'administration libyenne de 180 responsables, dont le beau-frère du colonel Kadhafi, Abdallah Senoussi, et le chef des services secrets, Moussa Koussa. Tout ou partie de ces conditions aurait été accepté. Autre exigence de Washington : l'ouverture de discussions « à haut niveau » avec Israël. De fait, elles se seraient secrètement tenues durant la dernière semaine de décembre, à Paris, entre un représentant du ministère israélien des Affaires étrangères, Ron Proshor, et un intermédiaire libyen non identifié. Lorsque la chaîne de télévision israélienne Channel One a révélé ces contacts le 6 janvier, ils ont été confirmés en Israël, mais démentis à Tripoli, qui les a qualifiés d'« imaginaires et improbables ».

Le volet économique, enfin. Les Américains auraient reçu des assurances sur deux points : leurs sociétés pétrolières pourraient retourner en Libye et Tripoli se porterait acquéreur d'un système américain de contrôle aérien militaire, de préférence à celui proposé par les Français de Thales. Lesquels n'auraient plus comme lot de consolation que le système de contrôle civil. Cette ouverture libyenne permettrait aux Etats-Unis de contrôler l'ensemble du trafic militaire du Moyen-Orient, à la seule exception de la Tunisie. Détail piquant : toutes ces négociations secrètes auraient été conduites dans les villas réquisitionnées des représentants commerciaux de deux entreprises européennes ; l'une serait la firme pétrochimique autrichienne OMV AG, l'autre une grande firme... française !

Quant aux Britanniques, ils avaient déjà bien avancé leurs discussions commerciales au détriment des Français. Le Point révélait le 2 janvier que des négociations avaient été conduites de longue date avec la firme aéronautique BAe, sous couvert de prospections de contrats civils.

Des contrats en or

Nous pouvons aujourd'hui ajouter que ces discussions concernent en outre la modernisation de toute l'armée de l'air libyenne, que les Français espéraient ouverte à leur avion Rafale. Dick Evans, le patron de BAe, se serait déplacé en personne à Tripoli. Ce négociateur hors pair a déjà conclu avec les Saoudiens le gigantesque contrat d'armement Al- Yamamah. On estime de source diplomatique française que l'objet de sa mission sur place concerne l'achat, par la Libye, de 45 chasseurs-bombardiers Eurofighter, de 15 quadriréacteurs de transport RJ-100, auxquels pourraient s'ajouter 26 Airbus (2 A340, 14 A320, 8 A330, 2 avions-cargos).

Tout restant à faire en Libye, la Grande-Bretagne propose en outre un plan de dix ans pour la remise en état des infrastructures aéroportuaires et la mise en place de réseaux de télécommunications. On considère de source proche des services de renseignements français que toutes les entreprises anglo-américaines concernées, tout comme un certain nombre de firmes italiennes et allemandes, ont donné leur accord pour financer la fondation Kadhafi à hauteur de 2 ou 3 % de la valeur des contrats négociés


© le point 16/01/04 - N°1635 - Page 48 - 640 mots

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